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Elliot Lewis est bibliothécaire dans une petite université américaine. Durant ses vacances d’été, à la suite d’un divorce très difficile, il décide de se couper du monde avec son chien Eugène en faisant du camping sur une vaste terre agricole au bord d’un lac.

Quand il sort de sa retraite pour commencer l’année scolaire, il trouve la ville presque entièrement déserte et jonchée de cadavres. Bouleversé, le jeune homme comprend que la population a été victime d’un virus foudroyant. Les seuls survivants qu’il rencontre font preuve d’une grande violence. Le mince vernis de civilisation a craqué.

Elliot veut à tout prix retourner se cacher avec son chien dans un endroit inaccessible. Cependant, il croise sur sa route Kate, une autre rescapée du virus. Celle-ci est convain cue qu’il existe, quelque part, des communautés où subsistent des traces d’humanité. Les deux ont une vision bien différente de la situation et ils devront réussir à s’entendre pour survivre.

Jean-Pierre Charland sort des sentiers battus avec ce roman d’anticipation. Et il le fait avec brio !

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Extrait

— Tu es chanceux d’avoir échappé à la garde partagée. Peux-tu le croire, même si elle ne s’occupait jamais de toi quand nous étions ensemble, elle réclamait de t’avoir une semaine sur deux !

L’homme ne s’attendait pas à recevoir une réponse. Au volant depuis deux bonnes heures, il tenait surtout à entendre le bruit de sa propre voix, histoire de combattre son envie de dormir. Au cours des dernières semaines, le sommeil lui avait fait faux bond. Sans compter que suivre cette route allant du sud au nord en une ligne rigoureusement droite avait quelque chose d’hypnotisant.

— Tu l’as échappé belle. Tu t’imagines jeûner la moitié du temps ?

Son passager l’imaginait fort bien. Déjà, sauter un seul repas le mettait de très mauvaise humeur.

— De toute façon, ça risque de nous arriver à tous les deux. J’ai payé cher le privilège de ta compagnie. Elle a tout gardé : l’appartement, les meubles… Il ne me reste absolument rien.

Il aurait pu ajouter « et ma fierté ». Eugène s’approcha pour lui donner un grand coup de langue sur le visage, tout en secouant la queue. Elliot esquissa une caresse, ce qui lui valut d’autres marques d’affection. Pendant une heure, le trajet se poursuivit en silence, cette fois vers l’est. Il dut limiter sa vitesse pour que le canot vert attaché sur le toit ne s’envole pas.
Puis il reprit son soliloque au moment où il entrait dans une petite municipalité :

— Devil’s Lake. Tu parles d’un nom pour un lac… Ou pour une ville.

Comptant un peu plus de sept mille habitants, l’agglomération se trouvait au nord du lac portant ce nom. On y arrivait par la route 19. Après un regard sur l’indicateur de son réservoir d’essence, Elliot s’arrêta à une station-service dans une rue nommée College Drive. Le pompiste, un vieil homme, était appuyé sur l’une de ses pompes, pris d’une quinte de toux. Il était affublé d’une salopette crasseuse et sa casquette portait les mots John Deere.
Finalement, il se ressaisit suffisamment pour s’approcher du nouveau client.

— Le plein, dit Elliot en baissant la vitre.

L’autre acquiesça d’un geste de la tête et alla décrocher le pistolet. Le temps de le planter dans l’ouverture du réservoir, et il toussait de plus belle.

— Toi, tu ne bouges pas d’ici.

Le chien se contenta de secouer la queue. Cela ne signifiait pas qu’il obtempérerait. Elliot chercha une carte dans son coffre à gants et sortit de sa voiture afin de se rendre dans la petite bâtisse qui abritait la caisse, des machines distributrices et un étal de friandises. Quand le pompiste revint dans son cagibi, Elliot avait déposé quatre tablettes de chocolat et un soda sur le comptoir. Ce serait son dîner. Sans doute la dose de sucre mensuelle d’un homme normal. Machinalement, il tâta son ventre qui dépassait de sa ceinture.
Quand le pompiste le rejoignit, Elliot lui tendit sa carte de crédit. L’homme la prit en tentant de réprimer une nouvelle quinte de toux. Peine perdue. Il se plia en deux, comme s’il voulait cracher ses poumons.

— Toute une grippe que vous avez là, dit Elliot en s’éloignant d’un pas.
— Ça m’a pris au milieu de la nuit. Ma vieille m’a dit ce matin que je devais être allergique à quelque chose.
— Vous n’avez pas de chance, il y a des terres agricoles tout autour.

Lors des derniers milles, Elliot avait été impressionné par les immenses champs de tournesols des deux côtés de la route.

— Ça ne vous a pas tenté de rester couché ? continua-t-il.
— Pis vous seriez venu faire mon travail ? Pis moi, des allergies, j’ai jamais eu ça.